De la réappropriation de l’histoire culturelle comme première pierre d’une université populaire.

Récemment un grand nombre de tribunes ont paru dans les journaux pour répondre et dénoncer les attaques systématiques du gouvernement : du droit du travail à la casse du service public tout entier et tout en même temps (Travail, Social, Santé, Justice, Education, Environnement, etc.), en passant par la tentative de destruction des utopies qui animent la jeunesse de notre société et permettent de se projeter dans un avenir.

Parallèlement, un ensemble d’experts gesticulent leurs discours théologico-politiques et construisent la croyance que le système est prêt à s’effondrer de lui-même, en vertu d’un nouveau naturalisme. Certains passeraient même pour des anarchistes. Cependant, loin de lever les impensés, et surfant sur la défiance envers l’école, ces nouveaux maîtres à penser séduisent et détournent la population de la révolution qui se joue, au profit d’alternatives.

Si  ces experts alignent des constats alarmants suscitant l’adhésion, la définition même qui est posée de l’homme, son « développement naturel », est celle qui a permis aux régimes totalitaires d’accaparer les consciences. La critique du capitalisme, et celle de la propriété privée qui rend saillante la question des inégalités sociales, est donc plus que nécessaire pour permettre au plus grand nombre de s’emparer à nouveau du travail. Loin d’être toujours aliénant, le travail est au fondement de notre capacité à douter, à chercher, à débattre, à penser par nous-mêmes ! et donc à s’éduquer.

1- Un peu d’histoire, les Bourses du travail.

La situation des Bourses du travail en France rejoint aujourd’hui le triste sort des « lieux de culture » et nous invite à la nécessité de repenser nos pratiques. Financées à l’origine par les ouvriers, obtenues de longues luttes, elles regroupaient les offres d’emploi, et abritaient également écoles, théâtres, musées organisés par le peuple en autogestion. Le dispositif pédagogique se mêlait au projet politique. L’expression y était directe, et le média incarné.

Faire Bourse du travail aujourd’hui nous amène à entériner un désir et une difficulté à faire débat, hors du traitement médiatique, à faire assemblée (l’expérience Nuit Debout en montre a minima le besoin et également les limites), à faire école, à faire université, soit à faire culture avec le plus grand nombre : ce qui passe par une réflexion sur le sens de notre travail et par la réinvention de pratiques communes.

Les Bourses du travail, une expression de l’autonomie ouvrière ?
https://journals.openedition.org/chrhc/2360

En 1906, la Charte d’Amiens proposait que le syndicat révolutionnaire soit la base de la transformation sociale, résultat d’une époque où la société – et le monde ouvrier largement solidarisé – subissait une misère extrême, et une répression exemplaire. Mais les Bourses du travail sont désormais loin de fédérer la majorité des travailleurs et bien en peine de défendre leur fonction face au climat social délétère qui règne dans le monde du travail.

Si certains syndicats ou collectifs ont une lecture critique du système, c’est parce qu’ils s’inscrivent dans une histoire culturelle qui porte la question de l’émancipation.  Pour que le plus grand nombre s’en saisisse à nouveau, il est important de faire poids face aux théories décadentes qui accaparent les consciences et les institutions. L’extrême-droite capitaliste a très bien compris notre faiblesse : ce meurtre qui se rejoue sans cesse est finalement celui du sujet qui oeuvre par le travail.

2 – Quels sont les mythes du capitalisme qui nous agissent malgré nous ?

La dépolitisation des consciences est entretenue par l’illusion de la critique. Avec Sapiens. Une brève histoire de l’humanité ; Homo natura. En harmonie avec le vivant ; Comment tout peut s’effondrer ; Les animaux aussi ont des droits, le savoir devient la propriété de lobbies de médiance culturelle qui dispensent et vendent théories/solutions/méthodes en vue d’uniformiser le sens de l’histoire à leur avantage.

Ces sommes idéologiques ont ainsi été relayées dans les institutions par des personnalités politiques acquises à une « spiritualité laïque », et sont devenues en quelques années la référence ultime dans la société civile séduite par l’émergence de personnalités « pseudo-scientifiques » dispensant de faux-savoirs, creusets des idéologies totalitaires, qui dépossèdent le plus grand nombre de la capacité à penser par soi-même.

L'ancien ministre de l'environnement Yves Cochet est fondateur de l'Institut Momentum (Collapsologie) dont fait partie Pablo Servigne mais aussi Valérie Cabanes ; l'actuelle ministre de la culture Françoise Nyssen est anthroposophe, tout comme Pierre Rabhi, ou Edgar Morin ; le ministre de l'éducation Jean-Michel Blanquer soutient le réseau Ashoka, avec Pierre Rabhi, Céline Alvarez et... Emmanuel Macron, etc.

C’est à mon sens un grand détournement qui cible, depuis le 19e siècle déjà,  la personne et son éducation, en prônant le primat d’un homme naturel conforté par les « neurosciences ». Par ce biais, la moralisation toujours plus forte des comportements emplit tous les domaines de la vie sociale : sois bienveillant, résilient, écolo, médite ! fais le tri, mange bio, souris, aie une parole impeccable. Mais derrière cette « injonction à être », un nouvel évolutionnisme social a déjà permis la remise en cause des droits fondamentaux.

Martine et Jean-Marie sont venus nous parler de l’injonction de subjectivité

Quand la possibilité de faire culture commune est menacée, que nos pratiques ordinaires ne trouvent plus l’espace d’exister, qu’une mise en concurrence généralisée devient le seul rapport au monde possible, que les institutions s’emploient à entériner cet état de fait et à encourager le sinistre social à la faveur d’idéologies culturelles directement importées de régimes violents, il devient plus que jamais nécessaire de reprendre pouvoir sur une histoire qui ne soit pas fantasmée.

L’histoire peut-elle émanciper ?

Face à cela,  l’anti-centralisme culturel offre une mise à distance vis-à-vis de ce prêt-à-penser-et-à-agir distillé dans tous les domaines de la connaissance, et encourage la levée progressive des impensés trop lourdement entérinés par des décennies d’immobilisme politique.  C’est par l’invention de dispositifs communs qui implique le plus grand nombre, qu’il sera possible d’oeuvrer en faveur de la réappropriation de l’histoire culturelle à travers la construction d’un rapport émancipé au savoir.

3- L’école est le lieu de la construction d’un rapport au savoir, pas un centre de thérapie comportementale.

Dans sa Note sur J.M Blanquer, La fondation Copernic pointe la dérive néo-libérale, et renseigne précisément le problème au sujet des réformes récentes dans le domaine de l’éducation ( http://www.fondation-copernic.org/wp-content/uploads/2018/03/blanquer.pdf ). Au-delà, il convient de dénoncer l’accaparement du sens du travail que le capitalisme a entériné : il existe une différence entre acquisition savoir (savoir rentable, sélection sociale…) et construction d’un rapport au savoir.

Aujourd’hui, si beaucoup de parents sont séduits par des « ‘écoles de la vie » qui se disent « démocratiques » (et même « libertaires »!), l’individualisme et l’autoritarisme y sont poussés à l’extrême, jusqu’à entériner « la fin de la pédagogie  » (« Montessoriser »):

– théorie du développement naturel : hyper précoce, haut potentiel (HP), multiples dys- , relayées notamment par Céline Alvarez avec le secours des « neuro-sciences » (B. Cyrulnik).

– et dans le même temps « éloge de l’intransigeance » avec un système de la sanction mécanique : https://ecoledynamiqueparis.wordpress.com/2016/02/19/eloge-de-lintransigeance/

Ces écoles n’hésitent pas à se revendiquer des expériences anarchistes de Francisco Ferrer, de Paolo Freire, ou de l’Ecole du Renouveau, mais sont bien incapables de détailler le projet d’une Ecole émancipée (Plan Langevin-Wallon 1947) telle qu’elle est encore portée aujourd’hui entre autres par le GFEN, mais aussi par des collectifs tels que Lettres Vives, plus récemment

Tous capables, tous chercheurs, tous créateurs !

Définir le travail comme la possibilité conjointe de « faire oeuvre » et donc de « faire société » nous impose de repenser notre façon d’articuler l’individu et le collectif, dès l’école, de sortir des logiques individualistes et compétitives en valorisant la posture du maître ignorant face à celle du maître à penser. Grâce à cette posture, la société devient capable de poser le problème commun qui lui permettra de s’inventer pour de bon, pas d’obéir aux prophéties.

C’est en effet la première fois depuis l’antiquité qu’avec un diplôme équivalent au bac il est impossible d’entrer à l’université, que des étudiants se sont désinscrits du bac donnant ainsi raison à l’algorythme et au réformisme, que les moyens alloués aux mouvements pédagogiques sont aussi insignifiants.

En toute impunité et en toute offense.

Quand la Ministre du Travail déclarait récemment dans La Croix, « l’émancipation par le travail est notre projet de société », en s’accaparant une lutte qu’elle n’a jamais menée, elle produisait un discours vide, cynique et mortel, en visant la fin des minimas sociaux, la future répartition de la main d’oeuvre, et la résignation populaire.

Quand le Ministre de l’éducation rétorquait récemment à la présidente d’un mouvement pédagogique historique ces mots télécommandés : « je ne donne pas à manger à un chien qui me mord », il offrait enfin derrière son masque résilient la vérité d’un discours créé pour susciter la peur la plus animale, visant le retour à un en-deçà du Contrat social.

Conclusion.

C’est à l’aune de pratiques réelles, et non de dogmes mercantiles, comportementalistes et technocratiques, que nous réussirons à dénoncer l’usurpation.

Ici, à Bayonne où je vis, nous manquons de lieux de culture, et nous aurions besoin de recréer pour le plus grand nombre un outil où transformer nos pratiques et lutter contre le sinistre social qui profite à celles et ceux qui prêtent allégeance de s’assurer des places et de faire passer cet ordre pour naturel.

Aski !

Comment se positionner quand on sait le sort qui a été réservé aux révoltes populaires, aux anarcho-syndicalistes en tête et à la paix ?

Et surtout, comment partage-t-on le travail pour de bon ?

Eloïse

Mai 2018

Bonus : https://www.humanite.fr/node/181155